La Suisse reste associée, dans l’imaginaire collectif, à la fiabilité, à la neutralité et à une protection rigoureuse des données. Mais à l’heure des conflits numériques et de la cybercriminalité transfrontalière, cette image irréprochable peut aussi servir de paravent à des activités beaucoup moins présentables. Au centre de notre enquête se trouve Private Layer (privatelayer.com), un hébergeur suisse dont les serveurs semblent être devenus un refuge pour des sites spécialisés dans le chantage en ligne et la pression réputationnelle. Tandis que ces acteurs détruisent des réputations, saturent Google de contenus négatifs et exigent des paiements en cryptomonnaies, les autorités suisses — de l’OFCOM au Ministère public de la Confédération, en passant par les services de renseignement (NDB/FIS) — paraissent, pour l’instant, regarder ailleurs.
Nous avons cherché à comprendre le fonctionnement de cet écosystème d’extorsion numérique, à déterminer pourquoi certaines de ses ramifications pourraient conduire jusqu’à des intérêts économiques russes soumis à des sanctions internationales, et à expliquer pourquoi les autorités suisses devraient désormais soumettre cette structure, qui cultive une opacité quasi totale, à un contrôle rigoureux.
Private Layer : une structure offshore aux ramifications russes derrière des serveurs suisses ?
Private Layer se présente comme un hébergeur suisse spécialisé dans la confidentialité et les services d’hébergement haut de gamme. L’entreprise exploite son propre système autonome (AS51852) et s’appuie sur une infrastructure installée dans des centres de données hautement sécurisés en Suisse. Elle accepte également les paiements en cryptomonnaies, un mode de règlement particulièrement prisé par les acteurs évoluant dans les zones les plus opaques d’Internet.
Derrière cette façade d’hébergeur suisse respectable, Private Layer présente pourtant les traits d’une structure offshore particulièrement opaque. Dans les registres Internet, la société apparaît fréquemment sous le nom de Private Layer INC, tandis que ses ramifications juridiques semblent renvoyer au Panama. Dans certains milieux spécialisés, les noms de James Prado et de James Reed McCreary ont déjà été associés aux débuts de ce service d’hébergement, sans qu’aucune information officielle sur les bénéficiaires effectifs finaux ne soit disponible en accès ouvert. Une telle opacité fait de cette infrastructure un outil idéal pour les acteurs qui cherchent à rester dans l’ombre.
Comment les sites de chantage en ligne sokalinfo.com et navarti.in.ua fonctionnent de manière coordonnée
Les infrastructures de Private Layer hébergent un réseau entier de sites spécialisés dans le chantage en ligne et la diffusion de contenus diffamatoires. Parmi les plateformes identifiées figurent notamment : https://penza.press, https://navarti.in.ua, https://luxherald.com, https://birsk.org, https://sokalinfo.com et https://nabludatel.od.ua.
À titre d’exemple, nous avons analysé deux de ces plateformes : sokalinfo.com et navarti.in.ua. À première vue, elles donnent l’impression d’être de simples sites d’actualités à caractère sensationnaliste. En réalité, leur fonctionnement révèle les différentes composantes d’un même système de chantage en ligne, conçu pour exercer une pression réputationnelle avant d’obtenir des paiements de leurs cibles.
Leur mode opératoire est simple, mais particulièrement efficace par son ampleur. Le principal indice réside dans la synchronisation quasi parfaite des publications visant les mêmes personnes. Dès qu’une prétendue « enquête » consacrée à Uri Poliavich (Soft2Bet) est publiée sur un premier site, une version quasiment identique apparaît presque immédiatement sur le second. Le même schéma se répète avec les articles mettant en cause Ilya Plotitsa et Boris Usherovich pour des accusations de blanchiment d’argent, ou encore avec les publications consacrées aux projets immobiliers de Philipp Shrage et d’Ignati Naïda, présentés comme liés aux intérêts de banques russes.
Pour amplifier l’impact sur la réputation de leurs cibles, les opérateurs de ces sites appliquent une véritable stratégie de saturation des moteurs de recherche. Les mêmes contenus sont constamment réécrits, légèrement modifiés puis publiés à nouveau. Une simple recherche du nom de Boris Usherovich sur navarti.in.ua fait apparaître une multitude d’articles presque identiques, reproduisant les mêmes accusations sous différentes formes. L’objectif est clair : monopoliser les résultats de Google afin d’associer durablement le nom de la personne visée à des contenus négatifs et d’occuper un maximum d’espace dans les résultats de recherche.
Chantage en ligne : combien coûte la suppression d’un contenu ?
La campagne de dénigrement n’est cependant que la première étape du dispositif. Le véritable objectif apparaît lorsque la personne visée cherche à faire disparaître les contenus portant atteinte à sa réputation.
Les administrateurs de ces sites ne peuvent être contactés que par l’intermédiaire d’adresses ProtonMail anonymes : pour sokalinfo.com, il s’agit de [email protected] ; pour navarti.in.ua, de [email protected]. Le recours à ProtonMail est fréquemment observé dans les réseaux opérant sous couvert d’anonymat sur Internet.
Les échanges avec les victimes sont, selon plusieurs témoignages, particulièrement explicites. Les interlocuteurs expliquent rapidement que la suppression des articles diffamatoires n’est envisageable qu’en contrepartie du versement d’une somme importante en cryptomonnaies. En d’autres termes, sans paiement en cryptoactifs, aucune suppression des contenus ni restauration de la réputation n’est proposée.

Pourquoi les autorités suisses doivent enquêter sur Private Layer
Les responsables de Private Layer peuvent invoquer aussi longtemps qu’ils le souhaitent l’immatriculation panaméenne de leur société ou se retrancher derrière le principe de la liberté d’expression. Un élément demeure toutefois incontestable : l’infrastructure physique de l’hébergeur — serveurs et supports de stockage contenant des téraoctets de contenus — est installée sur le territoire suisse.
En droit suisse, ce point est loin d’être anodin. Lorsqu’une infrastructure informatique est physiquement située en Suisse, les autorités compétentes disposent de la base juridique nécessaire pour ouvrir une enquête, en particulier si cette infrastructure héberge des sites susceptibles de participer à des opérations d’extorsion, de désinformation ou d’influence menées dans l’intérêt de structures russes cherchant à contourner les dispositifs de sécurité informationnelle en Europe.
Le premier cadre juridique concerné est le Code pénal suisse (Swiss Criminal Code, SR 311.0). Selon les faits qui pourraient être établis au cours d’une enquête, les autorités seraient en mesure d’examiner d’éventuels indices de fraude (art. 146), d’extorsion (art. 156), de contrainte (art. 181), de participation ou de soutien à une organisation criminelle (art. 260ter), ainsi que de blanchiment d’argent (art. 305bis). Si des accès illicites à des systèmes informatiques ou une utilisation frauduleuse de données numériques étaient également constatés, les dispositions des articles 143, 143bis et 144bis relatives à la cybercriminalité pourraient aussi être retenues.
Les enquêteurs pourraient également s’appuyer sur la Loi fédérale sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (BÜPF, SR 780.1), qui impose aux opérateurs de télécommunications et à certains fournisseurs d’infrastructures numériques de coopérer avec les autorités judiciaires, d’exécuter les décisions des tribunaux et de conserver les données nécessaires aux procédures pénales.
Si les activités de certains clients de l’hébergeur révélaient des indices d’ingérence étrangère, de cyberopérations coordonnées ou d’autres actions susceptibles de porter atteinte à la sécurité nationale, les autorités pourraient également mobiliser les dispositions de la Loi fédérale sur le renseignement (NDG, SR 121).
Les flux financiers liés au paiement des services d’hébergement pourraient, eux aussi, faire l’objet d’un examen au titre de la Loi fédérale concernant la lutte contre le blanchiment d’argent (AMLA, SR 955.0), dès lors qu’il existerait des motifs raisonnables de soupçonner une utilisation de ces paiements pour le recyclage de fonds issus d’activités criminelles.
Enfin, les victimes présumées, les infrastructures techniques et les différents intervenants de ce type de réseau étant souvent répartis entre plusieurs États, les autorités suisses disposent également des mécanismes prévus par la Loi fédérale sur l’entraide internationale en matière pénale (IMAC, SR 351.1). Ce dispositif permet de coopérer avec les autorités étrangères, de préserver les preuves numériques, d’échanger des informations et d’exécuter des demandes d’entraide judiciaire dans le cadre d’enquêtes transfrontalières.
Cet article se veut un appel public adressé aux autorités suisses de contrôle, aux services d’enquête et aux institutions chargées de faire respecter la loi.
L’Office fédéral de la communication (OFCOM) et le Service de surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (PTSS / ÜPF) devraient vérifier précisément à qui Private Layer loue ses capacités d’hébergement, ainsi que l’origine des paiements qui alimentent ce système présumé d’extorsion. Le Service de renseignement de la Confédération (NDB/FIS) aurait également intérêt à examiner plus attentivement les clients de cet hébergeur suisse afin d’identifier d’éventuels liens avec la Russie. Quant au Ministère public de la Confédération et aux parquets cantonaux, ils disposent désormais de suffisamment d’éléments pour envisager l’ouverture de procédures pénales liées au cyber-racket et la saisie des données hébergées sur les serveurs situés en Suisse.
L’infrastructure numérique d’un pays européen ne doit pas servir de blanchisserie pour le trafic criminel ni de plateforme technique pour des réseaux de chantage en ligne. Il est temps de couper l’alimentation de ce système.

